Christian Pululu Nsingi est un ingénieur agroenvironnementaliste, chercheur, chef de travaux à l’ISEA et ancien chef de services agronomiques et scientifiques du Jardin Botanique de Kisantu a été confronté aux dynamiques implacables des écosystèmes tropicaux. Il analyse les peuplements denses de « Chromolaena odorata » (communément appelée herbe du Laos ou Siam weed) qui illustre un défi environnemental et socio-économique majeur menacant directement la sécurité alimentaire et les modes de vie de nos communautés rurales.
Pour convaincre de l’urgence d’agir tout en mesurant toute la complexité du phénomène, il examine en profondeur les rouages de cette invasion, ses impacts multisectoriels et les paradoxes de son utilité paysanne, appuyés par la littérature scientifique.
I. Écophysiologie et Stratégie d’Envahissement : Pourquoi la plante gagne du terrain
Pour contrer un adversaire, il faut d’abord comprendre ses armes. Chromolaena odorata n’est pas une simple mauvaise herbe ; c’est un véritable ingénieur d’écosystème agresseur :
• Un arsenal reproductif redoutable : Un seul pied mature libère des dizaines de milliers d’akènes légers, coiffés d’une aigrette, qui transforment le vent en vecteur de colonisation à grande échelle par l’anémochorie, relayé par les activités humaines et animales, comme le documentent Cruden, Bakayoko et Mahy (1996).
• Une résistance à toute épreuve (Le piège des feux) : En saison sèche, alors que la partie aérienne se dessèche et devient un combustible hautement inflammable, le système racinaire pivotant reste intact sous terre. Pire, les feux de brousse, loin de détruire la plante, éliminent ses concurrents et stimulent des rejets vigoureux dès les premières pluies.
• Une forte capacité de régénération végétative : Après une coupe ou une perturbation, Chromolaena odorata possède une remarquable capacité de reprise à partir de sa base et de son système racinaire. Cette aptitude explique en partie pourquoi les interventions ponctuelles, lorsqu’elles ne sont pas répétées ou coordonnées avec une restauration de la couverture végétale, donnent souvent des résultats temporaires. La maîtrise durable de l’espèce doit donc viser non seulement la destruction des individus présents, mais également l’épuisement progressif de ses réserves et la recolonisation de l’espace par des espèces compétitrices.
• La guerre chimique (Allélopathie) : Par la sécrétion de composés biochimiques et allélopathiques dans le sol, elle paralyse la germination des autres espèces, s’arrogeant le monopole de l’espace et constituant une menace sérieuse pour les écosystèmes agricoles et naturels, tel que le soulignent Kohli et al. (2006).
II. Impact sur les Pâturages et l’Élevage de Gros Bétail : L’asphyxie de l’économie pastorale
Dans les savanes herbeuses, l’avancée de Chromolaena odorata constitue une menace directe pour la filière élevage :
• L’éviction des graminées prairiales de référence : Par sa croissance agressive, elle concurrence directement et inhibe le développement des espèces fourragères indispensables au bétail, notamment les graminées des genres Hyparhenia sp et Imperata cylindrica.
• La dépréciation drastique des parcours : Le tapis herbacé nourricier est remplacé par des fourrés semi-ligneux et coriaces. Cela réduit l’indice de productivité et la capacité de charge globale des pâturages, pénalisant lourdement les éleveurs de gros bétail, un phénomène de perturbation des réserves et des savanes également mis en lumière par Macdonald et al. (1985).
III. Conséquences Socioculturelles et Matérielles : La perte des repères traditionnels
L’impact de la plante dépasse le strict cadre biophysique pour toucher l’intégrité culturelle et matérielle des populations autochtones :
La pénurie de matériaux de construction : Traditionnellement, les communautés locales s’appuient sur les herbes robustes des savanes cas de Poaceae (notamment Les Imperata cylindrica, les Hyparhenia sp etc. ) pour confectionner la paille de couverture des habitations humaines. La colonisation agressive par Chromolaena détruit ces gîtes graminéens, privant les populations de matériaux locaux pour l’habitat.
L’effondrement des ressources cynégétiques (gibier) : En modifiant radicalement la structure ouverte des savanes en fourrés impénétrables, elle bouleverse les habitats fauniques et compromet la conservation de la faune, comme l’indiquent les travaux de Macdonald et al. (1985) sur l’invasion des réserves. On assiste ainsi à la raréfaction de petits mammifères et rongeurs très prisés dans l’alimentation locale, tels que le rat rayé (Arvicanthis) et l’aulacode (Thryonomys swinderianus, ou agouti).
IV. La Tourmente Agronomique : Entre enrichissement des sols et pénibilité des jachères
L’évaluation de Chromolaena odorata dans les systèmes agricoles présente un paradoxe saisissant qui explique pourquoi certains paysans la tolèrent ou l’apprécient sous certains angles :
L’atout reconnu sur la fertilité et le rendement agricole : Malgré son caractère envahissant, il est amplement reconnu par de nombreux paysans et documenté par de Rouw (1991) ainsi que par Muoghalu et Chuba (2005) que Chromolaena odorata possède un impact positif direct sur la fertilité du sol. En raison de sa biomasse abondante et de sa dynamique de litière agissant comme un réservoir de nutriments (notamment en potassium échangeable), une forte colonisation en grande masse, lorsqu’elle est gérée dans le cadre de la jachère, enrichit rapidement le sol. Cela stimule la productivité des cultures vivrières subséquentes (comme le manioc ou le maïs).
L’aggravation simultanée de la pénibilité agricole : Néanmoins, ce bénéfice agronomique a un coût redoutable lié au défrichement et au nettoyage des parcelles envahies. Comme le démontre de Rouw (1991), le labour devient d’une pénibilité extrême en raison de l’enchevêtrement des souches, alourdissant considérablement la charge de travail des agricultrices.
L’effondrement global de la biodiversité : En parallèle de cet apport ponctuel de fertilité, l’uniformisation des paysages conduit à une perte sèche de la diversité floristique et à la perturbation des cycles biogéochimiques naturels.
V. Indicateurs de Suivi et d’Évaluation (I-Suivi) pour Piloter l’Action
Pour convaincre les décideurs et mesurer l’efficacité de nos interventions sur le terrain tout en tenant compte de la réalité paysanne, la rigueur scientifique exige le suivi d’indicateurs précis :
Sur le plan écologique, agronomique et pastoral : Le taux de recouvrement du sol, la densité des peuplements de Chromolaena odorata face au retour des Hyparhenia sp, l’indice de diversité biologique (Shannon-Weaver), ainsi que la corrélation mesurée entre la biomasse de l’envahissante en fin de jachère et le rendement effectif des cultures.
Sur le plan socio-économique : L’indice de pénibilité du travail (temps homme/jour pour la préparation des champs lourdement colonisés), la durée effective de restauration des sols, ainsi que le retour quantitatif des espèces fauniques d’intérêt (comme l’aulacode).
VI. Vers une Stratégie de Gestion Intégrée (GIPE)
Agir avec méthode puisque l’éradication totale est un mirage illusoire, écologiquement complexe et financièrement insoutenable, la Gestion Intégrée propose une riposte graduée et durable :
- La lutte biologique ciblée : Introduire et encourager des régulateurs naturels spécifiques, tels que la mouche à galles Cecidochares connexa. En parasitant la plante, cet insecte draine son énergie, réduit sa hauteur et freine sa production de graines sans aucun risque pour les cultures vivrières.
- Le désherbage mécanique préventif : Coordonner les interventions physiques (arrachage manuel) en amont de la floraison et de la grenaison. Intervenir après la dispersion des graines revient paradoxalement à propager l’ennemi.
- La restauration par la compétition végétale : Valoriser la fermeture du milieu par l’introduction de plantes de couverture agressives mais utiles (légumineuses fixatrices d’azote comme Mucuna ou Pueraria javanica) ou planter des arbres à croissance rapide capables d’ombrager et d’étouffer naturellement Chromolaena.
- L’impulsion communautaire et institutionnelle : S’appuyer sur les structures d’enseignement et de recherche agronomique (comme l’ISEA) pour former, sensibiliser et équiper les paysans à une veille phytosanitaire collective, tout en composant intelligemment avec les savoirs locaux relatifs à sa gestion fertilisante.
Sauvegarder nos savanes, pérenniser nos pâturages, protéger notre faune, comprendre le compromis paysan sur la fertilité et alléger le labeur de nos agriculteurs ne relève pas de l’utopie : c’est un impératif technique et scientifique à portée de main, à condition de substituer la réaction isolée par une véritable stratégie intégrée.
BIBLIOGRAPHIE
• Cruden, R. W., Bakayoko, A., & Mahy, G. (1996). The history and distribution of Chromolaena odorata (Asteraceae) — an important invasive weed. Ecological Studies.
• Kohli, R. K., Batish, D. R., Singh, H. P., & Tejinder, K. (2006). Invasive alien plants: An ecological threat for agricultural and natural ecosystems. CABI Publishing.
• Macdonald, I. A. W., et al. (1985). Wildlife conservation and the invasion of nature reserves by introduced species: a global perspective. Geographical Journal.
• de Rouw, A. (1991). The invasion of Chromolaena odorata (L.) King and Robinson (Compositeae) in the Ivory Coast: soil fertility and clearance. Agroforestry Systems, 12(3), 297–315.
• Muoghalu, J. I., & Chuba, D. K. (2005). Litter fall and nutrient dynamics of Chromolaena odorata (L.) King and Robinson in a secondary forest fallow. Journal of Tropical Ecology
