Résumé
La présente étude de l’Ingénieur Agroenvironnementaliste, Christian Pululu Nsingi, Chef de travaux à l’Institut supérieur d’études agronomiques(ISEA) de Zomfi, au Kongo Central, en RDC, analyse les contraintes et les stratégies de gestion concertée des espaces agro-pastoraux face à la divagation du bétail dans le groupement de Kimpemba, dans le secteur de Wungu, en territoire de Madimba, dans le Kongo Central.
En s’appuyant sur l’approche de la gouvernance des ressources communes d’Elinor Ostrom (1990), le travail démontre que l’absence de réglementations locales formelles et d’infrastructures de garde adéquates accentue les conflits entre agriculteurs et éleveurs. L’enquête menée auprès de 75 exploitants révèle que 96 % des cultures subissent les impacts directs de la divagation animale, compromettant la production vivrière et la sécurité alimentaire. Les solutions préconisées reposent sur la structuration communautaire, le balisage des couloirs de transhumance et l’adoption de la stabulation contrôlée.
Mots-clés : Gestion concertée, espace agro-pastoral, divagation du bétail, sécurité alimentaire, gouvernance des communs, Kimpemba, RDC.
Abstract
This study analyzes the constraints and strategies for concerted management of agropastoral spaces in the face of livestock roaming in the Kimpemba groupement (Wungu sector, Madimba territory, Kongo Central province). Based on Elinor Ostrom’s (1990) common-pool resource governance framework, the research demonstrates that the lack of formal local regulations and adequate guarding infrastructure exacerbates conflicts between farmers and herders. A survey conducted among 75 farm operators reveals that 96% of crops suffer direct impacts from animal roaming, severely compromising food production and food security. The recommended solutions rely on community structuring, demarcation of transhumance corridors, and the adoption of controlled housing (zero-grazing systems).
Keywords: Concerted management, agropastoral spaces, livestock roaming, food security, common-pool governance, Kimpemba, DRC.
- Introduction
- Contexte et justification
Le groupement de Kimpemba, situé dans le secteur de Wungu, se caractérise par une vocation essentiellement agricole où la pression démographique et l’extension des espaces habités accentuent la compétition pour l’accès aux ressources foncières. Dans ce milieu, l’inadéquation structurelle entre les pratiques d’élevage extensif et les besoins de protection des cultures vivrières engendre des tensions permanentes. Cette situation perturbe profondément les équilibres socio-économiques locaux et provoque une baisse significative des rendements agricoles (Dumont, 1954). La divagation non réglementée du bétail y constitue dès lors un obstacle majeur au développement rural et à la préservation de la cohésion sociale.
- Problématique et questions de recherche
La problématique fondamentale de cette étude s’articule autour de la contradiction entre deux activités vitales mais concurrentes : l’agriculture vivrière et l’élevage. Dès lors, comment concilier l’élevage extensif et la production vivrière pour garantir la sécurité alimentaire dans le groupement de Kimpemba ? Plus spécifiquement, cette recherche répond à la question suivante : Quels sont les facteurs explicatifs de la divagation persistante du bétail à Kimpemba, et quelles stratégies organisationnelles et techniques faut-il mettre en œuvre pour assurer la protection rigoureuse des cultures vivrières tout en pérennisant l’élevage ?

- Objectifs de l’étude
Objectif global :
Contribuer à la sécurisation des cultures vivrières et à la promotion d’une cohabitation pacifique entre éleveurs et agriculteurs dans le groupement de Kimpemba, afin de garantir la souveraineté et la sécurité alimentaire locales (FAO, 2021).
Objectifs spécifiques :
- Diagnostiquer les causes structurelles et évaluer les impacts socio-économiques et environnementaux des dégâts causés par le bétail (Léonard et al., 1990).
- Analyser les mécanismes locaux existants de gestion et de résolution des conflits agro-pastoraux (Léonard et al., 2000).
- Proposer et formaliser des stratégies de gestion intégrée et de régulation concertée des espaces agro-pastoraux.
- Hypothèses
Première hypothèse :
La divagation du bétail est principalement imputable à l’absence d’infrastructures de garde adéquates, au manque de points d’eau fonctionnels pour les animaux et à l’inexistence d’une réglementation locale formelle et contraignante.
Seconde hypothèse :
La résolution durable de ce conflit repose sur une structuration communautaire active, passant par la mise en place de structures locales de médiation, le balisage rigoureux des couloirs de transhumance et l’adoption progressive de techniques d’élevage en stabulation contrôlée (Van compétant, 2006).
2. Cadre théorique et revue de la littérature
Le groupement de Kimpemba dispose d’un potentiel agronomique considérable. Toutefois, la circulation non contrôlée des animaux domestiques (bovins, caprins, ovins, porcins, etc.) y représente un frein structurel sévère. Analyser ce phénomène sous l’angle de la théorie institutionnelle des ressources communes montre qu’une absence de règles d’accès partagées conduit inévitablement à la dégradation des ressources et à des conflits ouverts (Ostrom, 1990).
Définition des concepts clés :
Divagation du bétail : Pratique consistant à laisser les animaux domestiques circuler sans surveillance ni entrave humaine, leur permettant d’accéder de manière anarchique aux champs cultivés (Mayimona et al., 2025).
Cultures vivrières : Cultures de base indispensables à la subsistance des ménages, telles que le manioc, le maïs et le haricot (Pululu N., 2022).
Conflit agro-pastoral : Forme de confrontation d’intérêts et d’opposition entre deux groupes d’utilisateurs de l’espace rural, à savoir les agriculteurs sédentaires et les éleveurs (Léonard, 2022).
Sécurité alimentaire : État dans lequel l’ensemble des individus ont, à tout moment, un accès physique, social et économique à une alimentation suffisante, saine et nutritive pour satisfaire leurs besoins énergétiques (Anonyme, 2023; Pululu N., 2023).
3. Méthodologie
3.1. Zone d’étude et délimitation
Le champ d’investigation de cette étude se situe en République Démocratique du Congo, dans la province du Kongo Central, territoire de Madimba, secteur de Wungu, et s’étend spécifiquement sur le groupement de Kimpemba ainsi que ses villages environnants (Nziolo, Mbemba, Kiyenga, Sendi). Les travaux de terrain et la collecte des données se sont déroulés du 01 mai au 22 juillet 2026.
- Échantillonnage et collecte des données
La recherche a combiné l’analyse documentaire, l’observation directe de terrain et des entretiens semi-dirigés menés auprès d’un échantillon représentatif de 75 enquêtés (38 hommes et 37 femmes).
4. Résultats et discussion
4.1. Caractéristiques socio-démographiques des enquêtés
Tableau 1 : Répartition des enquêtés selon le sexe
Sexe Effectifs Fréquences Pourcentage (%)
Masculin 38 0,51 51
Sexe Effectifs Fréquences Pourcentage (%)
Féminin 37 0,49 49
Total 75 1,00 100
Source : Enquêtes de terrain, 2026.
Tableau 2 : Répartition par tranches d’âge
Tranche d’âge
(ans) Hommes Femmes Total Fréquence Pourcentage (%)
20 2 1 3 0,04 4
20 – 35 15 13 28 0,37 31
36 – 50 20 20 40 0,53 53
Plus de 50 1 3 4 0,06 5
Total 38 37 75 1,00 100
Source : Enquêtes de terrain, 2026.
Tableau 3 : Profil socio-économique et foncier des exploitants
Paramètre Catégories Effectif Fréquence Pourcentage (%)
Activités principales
Agriculture 67 0,90 90
Élevage 3 0,04 4
Commerce 3 0,04 4
Autres 2 0,02 2
Distance des champs
1 Km 18 0,24 24
2 Km 9 0,12 12
3 Km 8 0,10 10
4 Km 14 0,18 18
5 Km 19 0,25 25
> 5 Km 7 0,09 9
Statut foncier
Propriétaire 31 0,41 41
Locataire 43 0,57 57
Autres 1 0,02 2
Source : Enquêtes de terrain, 2026.
4.2. Diagnostic de la divagation du bétail et de ses impacts
Tableau 4 : Analyse de la divagation animale et perception des solutions
Indicateurs Modalités
Effectif Fréquence Pourcentage (%)
Présence de divagation par type d’animal
Porcins 55 0,73 73
Caprins 51 0,68 68
Ovins 48 0,64 64
Autres (Bovins, etc.) 38 0,50 50
Fréquence de la Rare 42 0,56 56
Indicateurs Modalités
Effectif Fréquence Pourcentage (%) divagation
Parfois 11 0,14 14
Fréquente 9 0,12 12
Très fréquente 12 0,16 16
Période critique
Saison des pluies 29 0,38 38
Toute l’année 24 0,32 32
Saison sèche 22 0,29 29
Impact direct sur les cultures
Oui 72 0,96 96
Non 3 0,04 4
Solutions privilégiées
Création de pâturages 59 0,78 78
Renforcement des lois 58 0,77 77
Sensibilisation des éleveurs 57 0,76 76
Indemnisation 7 0,09 9
Source : Enquêtes de terrain, 2026.
4.3. Discussion des résultats
Les résultats de l’enquête confirment l’hypothèse selon laquelle l’absence de régulation locale et le manque d’infrastructures adéquates favorisent la récurrence des conflits et menacent directement les cultures vivrières (96 % des répondants constatent un impact direct sur les récoltes).
Impact alimentaire et économique : La divagation engendre une chute brutale des stocks vivriers familiaux (manioc, maïs, arachides) et des pertes financières directes, provoquant une instabilité des prix sur les marchés locaux.
Impact environnemental : Le piétinement répété par le bétail accélère l’érosion des sols, compacte la couche arable et détruit le couvert végétal, compromette la durabilité des écosystèmes (Amorbya Sem, 1981).
En s’appuyant sur les principes de la gouvernance communautaire des ressources (Ostrom, 1990), la mise en place d’un règlement d’ordre intérieur, le balisage des couloirs de transhumance et l’adoption de méthodes de stabulation contrôlée (Smart Doran, 1981) s’avèrent indispensables pour restaurer durablement la paix sociale et consolider la souveraineté alimentaire locale.
5. Recommandations et Conclusion
Recommandations
Pour répondre efficacement aux défis soulevés par la divagation du bétail et sécuriser durablement la production vivrière dans le groupement de Kimpemba, les recommandations opérationnelles suivantes sont formulées :
1. Aux éleveurs : Adopter progressivement des méthodes d’élevage en stabulation contrôlée afin d’éviter l’accès anarchique des animaux aux champs cultivés.
2. Aux agriculteurs : Renforcer la protection de leurs exploitations à l’aide de techniques simples et abordables, telles que la mise en place de clôtures vives ou de haies défensives (Smart Doran, 1981).
3. Aux autorités locales et coutumières : S’impliquer activement dans l’établissement et l’application stricte d’un règlement d’ordre intérieur régissant l’espace rural.
4. À la communauté et aux structures locales : Créer des comités locaux de médiation pour gérer de manière pacifique les litiges agro-pastoraux et procéder au balisage rigoureux des couloirs de transhumance.
Conclusion
Au terme de cette étude consacrée à l’analyse des stratégies de gestion concertée des espaces agro-pastoraux et à leurs enjeux pour la sécurité alimentaire dans le groupement de Kimpemba, il ressort que la divagation du bétail constitue un problème multifactoriel majeur. L’application des principes d’Elinor Ostrom et la structuration active des acteurs locaux constituent la clé de voûte pour basculer d’une gestion conflictuelle vers un développement rural durable et pacifique.
Références bibliographiques
Amorbya Sem. (1981). Impacts environnementaux du piétinement animal et des cultures. Études agro-écologiques.
Dumont, R. (1954). L’économie agricole tropicale et les pressions démographiques. Presses Universitaires de France.
FAO. (2021). Rapport sur la gestion des espaces pastoraux et la divagation des bêtes. Rome : Publications FAO.
Léonard, E., et al. (1990). Conflits agro-pastoraux et dynamiques rurales. Éditions Karthala.
Léonard, E., et al. (2000). Mécanismes locaux de résolution des conflits fonciers et ruraux. Cahiers d’études africaines.
Mayimona, et al. (2025). Définitions et pratiques de la circulation des animaux domestiques en milieu tropical. Revue Congolaise d’Agriculture.
Mumbere, K. (2019). Cohabitation pacifique et productivité agricole en RDC. Annales de l’Université de Kinshasa.
Ostrom, Elinor. (1990). Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge University Press.
Pululu N., C. (2022). Notes de cours d’horticulture. ISEA ZOMFI (Inédit).
Pululu N., C. (2023). Notes de cours de notions de l’environnement. ISEA ZOMFI (Inédit).
Smart Doran. (1981). Techniques simples et peu coûteuses pour la protection des champs (clôtures vives et haies défensives). Manuel technique rural.
Van compétant. (2006). Structuration communautaire et couloirs de transhumance. Éditions Agronomiques d’Afrique.

